Avec
près de 4 500 jeunes inscrits dans les universités ou les grandes
écoles françaises en 2010/2011, la France demeure le 4e pays
d'accueil des étudiants russes. En revanche, la même année, seuls
500 étudiants français se sont inscrits dans l'enseignement
supérieur russe. Ces chiffres traduisent le peu d'engouement des
étudiants français à effectuer une partie de leurs études en
Russie. Pourtant, pour Sixtine et Vladimir, la décision de partir
dans ce pays s'est imposée rapidement.
Une
destination atypique
C'est
dans le cadre de ses études, à Sciences Po Paris, que Sixtine a été
amenée à passer un an à l'étranger. Dans son école, le choix des
destinations ne manque pas : Chine, Angleterre, Argentine,
États-Unis... il y en a pour tous les goûts ! Mais pour la
jeune fille, la décision a été vite prise : ce sera la
Russie. Passionnée par la culture russe, elle a commencé à étudier
la langue en classe de sixième et a déjà effectué plusieurs
séjours dans le pays. L'étudiante aime la singularité de la
Russie, l'atmosphère particulière qui y règne de part son histoire
et ses valeurs.
Vladimir, lui, est parti dans le cadre d'un échange Erasmus. Étudiant
en licence de sciences politiques, il ne parlait pas russe avant son
départ et n'avait effectué aucun séjour dans le pays : « la
Russie est un pays méconnu » explique-t-il, « les
médias occidentaux en relaient une vision souvent inexacte. Pour se
rendre compte de ça, je pense qu'il faut le vivre. Puis c'est
très original comme destination, je trouve ça pas mal de l'avoir
choisie : la Russie a quelque chose de terriblement attractif ».
Sous
les clichés, la Russie
Vodka,
neige, KGB, mafia... la Russie reste un pays mal connu et enchevêtré
dans de nombreux stéréotypes. Le « zapoï » (l'excès
d'ivrognerie) est un terme bien connu, qui suscite des sourires et
des airs entendus. Selon des études, l'alcoolisme serait même la
principale raison du taux élevé de mortalité en Russie. Autant
dire que la passion russe pour la vodka y est sûrement pour quelque
chose... Quant à la corruption, les élections législatives du 4
décembre dernier ont été là pour rappeler son existence. Les
fraudes massives du parti de Vladimir Poutine, Russie
Unie,
ont donné lieu à d'importantes manifestations, sévèrement
réprimées. À l'image de l'écrivain et opposant au pouvoir Edouard
Limonov, qui a été interpellé.
Pourtant,
c'est justement ce côté énigmatique, obscurci par les stéréotypes,
qui a séduit Sixtine : « j'avais
envie de venir ici pour voir à quel point la Russie ressemblait ou
non à l'idée que je m'en faisais »,
explique-t-elle. En arrivant dans le pays, la jeune fille avait elle
aussi beaucoup de clichés en tête. Et si certains ont été
confirmés, d'autres ont rapidement volé en éclats.
L'hospitalité
Russe
« Tous
les étrangers qui voyagent en Russie parlent de l'hospitalité et de
la bonté russes »
écrit Lilia Dromachko, une journaliste russe. Et cela, Sixtine le
confirme : « les
russes ont été très accueillants »
raconte-t-elle, « j'ai
rapidement sympathisé avec de jeunes moscovites. Ils
sont ouverts, sortent beaucoup et sont très attachés à leur
patrimoine culturel, qu'il s'agisse du sport, de la littérature, de
la danse ou de la musique ».
D'ailleurs, pour Lilia, il est aujourd'hui facile de faire fi des
stéréotypes et de chercher à connaître ce qu'est vraiment la
Russie. « Les
plus grandes scènes du monde accueillent ses chanteurs et musiciens,
ses sportifs ont conquis les podiums des plus grands tournois, les
monuments de sa littérature classique sont encore populaires (...)
Pour connaître la Russie, il suffit d'en avoir envie ».
Le
racisme, un phénomène inquiétant
Si
la montée des groupes racistes en Russie est un phénomène connu
(on se souvient, en 2005, du meurtre d'un étudiant camerounais),
c'est l'existence d'une forme de racisme au quotidien qui est le plus
troublant. « Ici,
beaucoup de gens nous disent de faire attention aux Caucasiens(2) »
raconte Sixtine, « même
les jeunes nous mettent en garde. Par exemple, il est normal de dire
''les Caucasiens sont violents et voleurs''. En revanche, dire le
contraire est intolérable ».
Au début, cela a grandement choqué l'étudiante. Mais au fil du
temps, elle s'est habituée. Ou plutôt résignée : « on
évite d'en parler... ».
Pour
Vladimir, le racisme russe est différent de celui que l'on connaît
en France. Comme Sixtine, il reconnaît qu'il est principalement
dirigé
contre les populations du Caucase, même si les personnes originaires
d'Asie centrale sont aussi touchées. Ce racisme, il l'a observé dans la répartition des postes : « les
emplois les moins rémunérés sont souvent occupés par des russes
originaires d'Asie centrale ou de régions comme le Daghestan...
pas
de place pour eux aux postes les plus prestigieux ! ».
Les
étudiants étrangers sont aussi touchés. Vladimir raconte : « le
4 novembre, c'est le jour de la fête nationale en Russie. À cette
époque, sur le site des étudiants étrangers de ma faculté, un
professeur a écrit qu'il était déconseillé aux élèves de "type
asiatique" de sortir ce jour là, car des "hordes" de
nationalistes, parfois néonazis, manifestent. Des incidents sont
relevés chaque année, il parait même qu'il y aurait eu des
morts ».
Néanmoins, ces manifestations ayant lieu plutôt en périphérie de
la ville, le centre de Moscou est relativement épargné. Le racisme
ne se fait pas sentir de manière pressante.
Ce
qui choque le plus l'étudiant, c'est le racisme au quotidien,
véhiculé par des jeunes de son âge : « j'ai
rencontré beaucoup de jeunes "bobos" à Moscou, pouvant
parler littérature française pendant des plombes et critiquant
vivement le régime de Poutine, la "cleptocratie". Mais ces
jeunes finissaient toujours pas nous raconter qu'ils s'étaient fait
agresser par des "étrangers", et que ceux-ci sont des
"voleurs".
Je ne sais pas si c'est une pensée courante en Russie mais je le
crains. En France, peu de gens oseraient le dire ouvertement. J'ai
bien peur qu'en Russie, ce soit une pensée omniprésente, acceptée
par la population. À l'image de ce bar, près de ma fac, où l'on
peut lire sur un écriteau "réservé
aux vrais russes" ».
La
politique mise au placard par les jeunes
En
Russie, les études menées sur la participation des jeunes Russes
aux processus électoraux montrent que la catégorie des 18-24 ans
est celle dont le taux d'abstention est le plus important. Il faut
dire que, malgré les beaux discours de Vladimir Poutine et Dimitri
Medvedev, aucune véritable politique pour les jeunes n'a été mise
en œuvre. Aussi, le désintéressement de la jeunesse russe
vis-à-vis de la politique viendrait du fait que les dirigeants ne
prennent pas en compte leurs demandes et leurs aspirations.
À
Moscou, Sixtine a ressenti cette indifférence des jeunes : « la
politique n'est pas le sujet préféré des russes »
explique-t-elle, « beaucoup
de jeunes adorent leur pays tout en déplorant ce qu'il devient. Ils
ne s'imaginent pas capables de pouvoir faire changer les choses ».
Néanmoins,
les manifestations qui ont fait suite aux élections législatives
ont montré un regain d'intérêt des jeunes pour la politique. Ou un
"ras-le-bol"
généralisé. Le régime de Vladimir Poutine a fait face au plus
important mouvement de contestation depuis son arrivée au pouvoir,
en 2000. Ce mécontentement de la population russe, et plus
particulièrement des jeunes, marque un premier pas dans la remise en
cause du régime. À quelques mois des élections présidentielles,
ce mouvement saura-t-il s'amplifier et s'inscrire durablement ?
Rien n'est moins sûr...
Maud
Coillard
mcoillard.acturevue@gmail.com
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(1)
En 2008, 2 883 280 étudiants dans le monde ont étudié hors de leur
pays d’origine. Source
UNESCO.
(2)
Le Caucase est une région musulmane du sud de la Russie.