Google contrôle et manipule
l’information
Nous sommes
le 15 juillet 2011. A sa grande stupéfaction, la rédaction du Soir – un
quotidien généraliste belge – s’aperçoit que son site internet n’apparait plus
dans les résultats du célèbre moteur de recherche : en recherchant « le
soir », l’internaute obtient désormais « Le soir d’Algérie ».
Plus aucune
allusion au site du quotidien belge. La raison ? Google a supprimé de son
index l’ensemble des résultats pointant vers ce dernier. Or, si le moteur de
recherche n’a pas besoin du Soir pour assurer sa survie, l’inverse n’est pas
exactement vrai : sans aucune visibilité sur Google, le site du journal
risque de voir son audience considérablement chuter. Au moment des faits, l’affaire
fait un si grand bruit dans les médias – et plus particulièrement sur Internet
– que Google se résigne à réintégrer le site dans son index et donc dans les
résultats qu’il renvoie.
Une histoire
qui en rappelle une autre. En 2006, la version chinoise du moteur de recherche
avait accepté, à la demande du gouvernement chinois, de filtrer les résultats
pointant sur des éléments compromettants de l’histoire du pays. Ainsi, les massacres de la place
Tian’anmen qui eurent lieu en 1989 n’avaient pas leur place dans les
résultats de recherche, et l’internaute chinois pouvait apercevoir des photos
de familles et personnes souriantes en recherchant des informations sur
l’évènement. Pour Google China, la mémoire est interdite.
"Le
gouvernement français a effectué
1300 demandes de renseignements sur des
utilisateurs de Google, soit une hausse de 27% par rapport à 2010."
|
Ce genre de
situations n’est évidemment pas exclusif à Google : par exemple, pour
s’implanter en Chine, Bing et Yahoo se sont pliés à des règles similaires
imposées par le gouvernement chinois. Mais, à la différence de ses concurrents,
Google jouit d’une suprématie qui lui permet d’exercer un contrôle total sur
ses diffusions, ce qui représente un véritable danger pour la liberté de
l’information et donc, potentiellement, pour la démocratie.
Dans une
société où Internet est devenu l’une des principales sources d’information,
supplantant la radio et titillant la télévision, ses principaux acteurs disposent
en effet d’une influence considérable en contrôlant le contenu qu’ils diffusent.
Comment une
information, aussi pertinente soit-elle, peut atteindre un internaute si
celui-ci n’a aucun moyen d’y accéder ?
D’autant
qu’avec la multiplication des systèmes de publication – blogs, sites personnels
ou indépendants, réseaux sociaux, etc. – l’information afflue à une telle
vitesse qu’elle en devient, paradoxalement, de moins en moins accessible.
"Votre
historique de recherches et de navigation, votre position géographique – via
l’adresse IP ou les recherches effectuées dans Google Maps –, les contenus de
vos discussions Gmail – scannées par des robots – ou encore les sujets
d’actualité qui vous intéressent – via vos abonnements sur Google Reader – sont
autant d’informations que Google dispose sur vous." |
Face aux
enjeux complexes que sont l’archivage et l’accès aux contenus de l’Internet,
Google se pose donc en maitre d’œuvre, d’autant que les pouvoirs publics ne
disposent pas des moyens techniques et financiers de l’entreprise californienne
pour répondre à de tels enjeux. Mais, comme le montrent les exemples du Soir et
de Google China, la neutralité de Google n’est pas vraiment évidente.
A l’occasion
des Rencontres Capitales de Marseille qui se sont déroulées en octobre dernier,
Michel Durampart, responsable du pôle Méditerranée de l’institut des sciences
de la communication du CNRS, a exprimé son inquiétude à ce sujet :
« une
société qui délègue l’une de ses missions à une entreprise privée comme Google est
une société qui se met en danger ».
Directement
visée : la réalisation par Google des versions électroniques de nombreux
ouvrages de la Bibliothèque Nationale de France.
Une entreprise américaine pour
contrôler et diffuser le patrimoine français sur Internet ?
Pour
Jean-Noël Jeanneney, ancien président de la BNF, c’est une aberration : « confier
à Google la responsabilité du choix des
livres, la maîtrise planétaire de leur forme numérisée, et la quasi-exclusivité
de leur indexation sur la Toile n’est pas supportable ».
Google dicte sa loi
L’influence
du site américain dépasse donc largement les frontières de son célèbre moteur
de recherche, à tel point que la multiplication de ses services – l’hébergement
de vidéos avec YouTube, le mail avec Gmail, l’hébergement de documents avec
Google Docs, etc. – pose inévitablement de
nombreuses problématiques, dont la principale : et si Google devenait le
domicile de l’Internet ?
La situation
actuelle n’en est pas loin. En 2011, le géant américain détient près de 65% de
part de marché aux Etats-Unis quand il en détient plus de 90% en France et au
Royaume-Uni. Si, en Asie, la situation du moteur de recherche lui est nettement
moins favorable – le marché est dominé par des entreprises locales – la « Google
dépendance » est devenue une réalité pour une majorité d’internautes
occidentaux qui ont fait de Google leur source principale d’accès à
l’information sur Internet. Mécaniquement, les entreprises en sont elles-aussi
devenues dépendantes, puisque leurs clients se dirigeront majoritairement sur
leur site à partir de Google.
Une
situation alarmante, d’autant que personne ne connait véritablement le
fonctionnement du célère algorithme de Google pour classer les résultats d’une recherche,
basés sur le célèbre Pagerank que l’entreprise définit comme un « champion
de la démocratie ». Là encore, l’accès aux différents contenus est donc réglementé
par le géant américain, d’autant que ses méthodes d’indexation sont en constante
évolution.
Déployée en France en août dernier, la
dernière version de l’algorithme, baptisée Google Panda, a fait d’innombrables
victimes au sein des sites référencés.
Selon Search
Metrics, des sites comme
Dico du Net ou Wikio ont perdu plus de 70 % de visibilité depuis la mise en
production de Google Panda. D’après Google, c’est aussi la qualité technique du
site qui va déterminer sa visibilité dans les résultats d’une recherche.
En plus de contrôler l’accès aux sites,
l’entreprise californienne dicte donc aussi la manière dont les développeurs
doivent les concevoir. Désormais, ce sont aux sites de s’adapter à Google, et
non plus l’inverse comme ce fut le cas il y a une dizaine d’années : le
moteur de recherche impose ses règles.
Quand un service est gratuit, c’est
l’utilisateur qui devient le produit
Cependant,
serait-il judicieux de diaboliser l’entreprise américaine de manière
disproportionnée ? Il faut reconnaitre que Google est devenue l’acteur
principal de l’Internet et qu’elle y a apporté une multitude d’innovations. Mais
il ne faut pas non plus oublier que la majeure partie de ses services découlent
avant tout d’une multitude d’acquisitions.
Ainsi,
YouTube, Analytics – un outil d’analyse d’audience – ou encore Android sont des
produits que Google n’a pas inventé mais racheté. C’est l’un des fleurons de sa
stratégie, qui consiste à attirer ses visiteurs par la qualité reconnue de ses
services mais aussi par l’achat d’audience – par exemple, Google finance 85 %
du développement du navigateur Firefox pour y avoir une présence en tant que
moteur de recherche par défaut.
"En France, Google possède
plus de 90% de part du marché dans la publicité en ligne." |
Mais l’activité
principale de Google reste avant tout la publicité. Grâce à ses régies
publicitaires Adsense, DoubleClick et AdMob, l’entreprise devient le lien entre
les annonceurs et les éditeurs de site qui diffusent de la publicité. Facturé
auprès des annonceurs, ce procédé lui permet de réaliser de très importants résultats :
au troisième trimestre 2011, Google a réalisé un chiffre d’affaire de 7,51
milliards de dollars, pour un bénéficie net de 2,73 milliards de dollars, soit
une augmentation de 26% sur un an. Avec son programme AdWords, Google propose
aussi aux annonceurs d’apparaitre dans les résultats d’une recherche en
fonction de mots-clés : ce sont les fameux liens sponsorisés. Par exemple,
en recherchant le mot « shopping », le premier lien à apparaitre est le
site officiel de la célèbre émission de TF1 « téléshopping ». Ce n’est
pas la pertinence du site qui importe, mais plutôt la somme que ce dernier est
prêt à payer pour apparaitre en premier.
En France,
Google possède plus de 90% de part du marché dans la publicité en ligne.
Ses espaces
publicitaires réservés sont ainsi extrêmement importants et attirent toujours
plus d’annonceurs. Mais surtout, c’est la multitude d’informations que
l’entreprise dispose sur chacun de ses utilisateurs qui intéresse les
publicitaires. En effet, en utilisant les services de Google, vous lui
fournissez un nombre incalculable d’informations personnelles qui lui
permettront de mieux vous connaitre et donc de mieux vous cibler.
Ainsi, votre historique de recherches et de navigation,
votre position géographique – via l’adresse IP ou les recherches effectuées dans
Google Maps –, les contenus de vos discussions Gmail – scannées par des robots –
ou encore les sujets d’actualité qui vous intéressent – via vos abonnements sur
Google Reader – sont autant d’informations que l’entreprise dispose sur vous.
Vous pouvez
effacer votre historique de navigation, supprimer les cookies et le cache de
votre navigateur, cela ne servira à rien puisque Google stocke ces informations
sur ses serveurs qui lui sont exclusivement accessibles. L’entreprise constitue
alors des profils d’utilisateurs qu’elle vend aux annonceurs afin que ceux-ci
s’adressent directement à des clients potentiels. L’efficacité reconnue de son
système lui permet de pratiquer des tarifs très élevés.
La gratuité des services de Google a un coût : votre vie privée
L’entreprise
américaine serait-elle devenue le nouveau Big Brother ? Une crainte
légitime d’autant que, désormais, les informations que cette dernière détient intéressent
aussi les gouvernements, comme le souligne les chiffres qu’elle vient de publier
dans le cadre de son opération Google Transparency
Report. Nous apprenons par exemple que le gouvernement français a effectué
1300 demandes de renseignements sur des utilisateurs de Google, soit une hausse
de 27% par rapport à 2010. L’anonymat sur Internet n’a jamais autant été mis à
mal.
Google en quelques dates
- 1998 :
Création de Google par Larry Page et Sergey Brin.
- 2001 :
Eric Schmidt devient le PDG. Création de PageRank.
- 2002 :
Lancement de Google News.
- 2004 :
Google est introduit en bourse. Lancement de Gmail et de Picasa.
- 2005 :
Lancement de Google Maps.
- 2006 :
Acquisition de YouTube. Google Street View est intégré à Google Maps.
- 2007 : Google
annonce Android, un système d’exploitation pour téléphone portable.
- 2008 :
Lancement de Google Chrome.
- 2009 :
Acquisition d’Admob pour 750 millions de dollars.
- 2011 : Google annonce son intention d’acquérir
Motorola Mobility pour 12.5 milliards de dollars.
Bruno Rit
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