Entrer
dans Rungis n'est pas une mince affaire. Il faut passer le péage, débarquer
dans un marché grand de 232 hectares, prendre le mini-périphérique de 5
kilomètres et trouver une place sur le parking – cette dernière étape étant
loin d'être la plus aisée. Rungis est plus grand que le 6e arrondissement de
Paris. Difficile de s'y retrouver !
Une
atmosphère unique
Quand
on entre dans la halle aux fleurs coupées, on est tout de suite plongé dans les
entrailles de la bête. 22 000 m2 de surface, trois fois celle d'un terrain de
foot. Des hommes et des femmes s'affairent dans tous les sens. Il faut dire
qu'on est jeudi, le jour de la livraison des fleurs. Néanmoins, alors qu'on
imaginait un univers gueulard, il règne à Rungis un calme étonnant. Les
fleuristes font leurs emplettes pendant que les producteurs préparent les
chariots. L'ambiance est très conviviale, tout le monde sourit.

(Rungis, Maud Coillard)
Le
secteur de l'horticulture et de la décoration ouvre tous les jours (sauf
dimanche) à 4 heures. Il comprend un pavillon climatisé pour les fleurs
coupées, six bâtiments chauffés pour les fleurs en pot et cinq autres pour les
accessoires. Il est 4 heures 30 quand Grégory pénètre dans le pavillon aux
fleurs coupées. Ce fleuriste d'une trentaine d'années tient une boutique non
loin de là, à Sceaux (92). Du coup, il vient sur le marché au moins trois fois
par semaine. Grégory préfère venir tôt, « pour avoir le choix »
explique-t-il. « Mais du côté des produits carnés et de la mer, ça
commence bien plus tôt encore. Vers deux-trois heures du mat' ».
Des
fleurs, mais aussi des hommes
Rungis
ne dort jamais. S'échapper en plein milieu de la nuit pour profiter du calme et
de la solitude... pas ici ! Vous trouverez toujours de l'activité, quelqu'un
pour vous raconter une anecdote croustillante. D'ailleurs le meilleur endroit
pour ça, c'est le café de la halle. À 6 heures, les gars sont attablés autour
d'un café et d'une tartine de pain beurrée. Ou d'une bière, pour les plus
coriaces. On ne parle pas tellement boulot, mais plutôt des dernières
nouvelles. Untel a eu des jumeaux, il est éreinté. Un autre envisage de
déménager.

(café de Rungis, Maud Coillard)
Rungis,
c'est avant tout des hommes et des femmes avec leurs vies, leurs histoires. 12
000 personnes travaillent sur le marché. Une population haute en couleur, aux
origines diverses, mais qui vivent la même passion et les mêmes horaires. Les
nouveaux venus se mêlent bien aux anciens. À 4 heures du matin, il n'y a pas de
place pour le snobisme et les simagrées.
Par
contre, peu de femmes travaillent sur le marché. Le travail physique et les
horaires décalés peu compatibles avec une vie de famille y sont sûrement pour
quelque chose. « Quand tu es une femme, les gars sont aux petits soins,
prêts à te faire un prix. Ils n'y en a quasiment jamais ici ! »
explique Grégory.

(Rungis, Maud Coillard)
Un
marché avec ses codes
Côté
négociations, mieux vaut avoir confiance en ses fournisseurs. Il n'existe pas
de prix « standard » pour les fleurs et ils varient en fonction du
climat, de la saison, de l'origine de la plante... D'ailleurs Grégory a ses
rituels. « Je vais toujours chez les mêmes fournisseurs. Ils me
connaissent et nous avons établi une relation de confiance. En fait, il n'y en
a qu'un sur le pavillon qui indique la date de coupe et le prix de ses
produits ! » Seules un quart des fleurs viennent de France, la
plupart sont importées.
En
hiver, le choix est plus limité. Au mois de décembre, les sapins sont à
l'honneur. Les petits producteurs proposent essentiellement des décorations de
Noël. Du côté des grands fournisseurs, plus nombreux dans le pavillon, on
trouve quand même une grande variété de fleurs. Pour ne pas être tenté par
l'abondance des produits, Grégory liste
ce qu'il veut acheter. « Un peu comme au supermarché ! Il me faut une
liste pour ne pas craquer sur des choses dont je n'ai pas besoin ou qui ne
correspondent pas à l'esprit de la boutique » explique-t-il.

(Rungis, Maud Coillard)
Par
contre, chaque professionnel reste dans son secteur. Ou alors, s'il s'aventure
dans les autres pavillons, il est considéré comme un client ordinaire. Pas de
privilèges entre corporations ! Ainsi, un fleuriste raconte une anecdote.
« Tous les ans, au moment des fêtes, j'allais au pavillon de la Marée
pour acheter du saumon norvégien. Un vrai délice, ce saumon ! Mais l'année
dernière je me suis entendu dire qu'il n'y en avait plus. Puis, j'ai surpris
une conversation entre deux poissonniers. L'un proposait à l'autre de lui en
trancher. Je les ai donc suivi, dans les sous-sols. L'un des poissonniers s'est
retourné et m'a demandé ce que je fichais là. Finalement, il m'a donné du
saumon. À contrecœur... »

(Rungis, Maud Coillard)
Des
couleurs au cœur de la nuit
Au
coeur de la nuit calme, une fourmilière s'agite. Le contraste est saisissant.
Au milieu d'allées grises et rectangulaires jaillissent des couleurs, des
formes et des senteurs riches et variées. C'est ça le monde des fleurs de
Rungis. La dureté du métier est adoucie par la convivialité qui règne et le
bonheur d'exercer sa passion dans les règles de l'art.
Vers
7 heures 30, une fois leurs emplettes achevées et leurs camions chargés,
Grégory et ses confrères rejoignent leurs boutiques, aux quatre coins de la
France. C'est une autre journée qui commence.
Maud coillard
m.coillard.acturevue@gmail.com
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