1er hebdomadaire du net indépendant
enquête
Entretien avec Didier Billion, directeur-adjoint de l'institut de relations internationales et géostratégiques
directeur-adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques, est spécialiste de la Turquie.
directeur-adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques, est spécialiste de la Turquie.
directeur-adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques, est spécialiste de la Turquie.
Critique ici l'hostilité de N.Sarkozy à l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne.
D. Perrotin : Une fois de plus, la Turquie est au cœur du débat. A-t-elle une légitimité géographique et politique à demander son intégration à l'Union européenne ?
D.Billion: D'un point de vue politique, la première chose que l'on doit soulever c'est que la demande de la Turquie de s'intégrer organiquement dans l'Union européenne date de très nombreuses années puisqu'il y a eu un accord d'association en 1963 entre la Turquie et l'ancêtre de l'union européenne. Depuis lors, force est de constater que les Turcs ont fait preuve d'une certaine patience, ce qui prouve que ce projet européen n'est pas simplement une foucade passagère et que c'est vraiment un projet de société, de s'arrimer plus avant avec l'Europe occidentale. Malheureusement, de mon point de vue, les Turcs n'ont pas été payés de retour. Depuis de nombreuses années, ils ont dû avaler beaucoup de couleuvres, subir les états d'âme des Etats Européens ; ce qui ne va pas dans le bon sens, parce que, à force de toujours mettre plus de conditions dans la perspective de leur entrée dans l'Union Européenne, l'on constate une sorte d'amertume en Turquie à l'égard de l'Union Européenne. Et je crois que personne n'a à y gagner véritablement. En effet, l'intérêt politique n'est pas seulement l'intérêt des Turcs à entrer dans l'Union, mais c'est aussi l'intérêt de l'Europe à faire entrer la Turquie: Pour des raisons économiques, démographiques, politiques, géopolitiques. Et selon moi, les dirigeants européens ont la fâcheuse habitude de ne regarder qu'au bout de leur nez et de ne pas envisager l'avenir. Que sera l'Europe dans dix ou vingt ans ? Si l'on veut une Europe qui soit capable d'avoir une action sur le champs des relations internationales, qui soit capable de peser positivement et contribuer à la stabilisation du Caucase et du Moyen-orient, il me semble que la Turquie est un pays qui amène plus d'avantages que d'inconvénients. C'est de ce point de vue là qu'il y a un réel intérêt politique pour l'Europe à intégrer la Turquie. Il faut également préciser une chose importante : le débat n'est pas à poser pour une entrée immédiate, dès demain. Tout le monde comprend que pour le moment la Turquie n'est pas tout à fait en situation de rejoindre l'union européenne, mais je ne pense pas non plus qu'il soit nécessaire d'attendre cinquante ans. Il faut trouver un juste milieu.
Pour ce qui est de la légitimité géographique, cette discussion est selon moi viciée pour plusieurs raisons. Tout d'abord je ferai remarquer que lorsque la partie grecque de Chypre a intégré l'union européenne en 2004, le problème de légitimité géographique ne se posait pas. Or Chypre est environ à la même longitude qu'Ankara. Ensuite, la question que l'on se pose est de savoir si la Turquie est en Europe ou pas. Vous ne trouverez nulle part une instance géographique, une instance scientifique qui indique avec précision où se trouvent les frontières réelles de l'Europe. Cela n'existe pas, car la géographie est une science sociale. Et comme toute science sociale, c'est évolutif, c'est un objet de débat et de combat politique. Il en résulte donc, que personne ne peut dire que la Turquie n'appartient pas à l'Europe. Et tous ceux qui utilisent cet argument sont soit des ignorants, soit des gens de mauvaise foi. Je pense également qu'il est dangereux de se baser sur l'argutie géographique. En effet, j'ai une conception politique de la construction européenne et ce qui m'intéresse ce sont les frontières politiques. On devrait pouvoir intégrer dans l'Europe, tous les pays qui par leurs projets nationaux veulent s'intégrer politiquement dans l'Europe. Cela suppose de savoir si l'on veut une véritable Europe politique ou si l'on se contente d'une d'un simple marché de libre-échange.
Que pensez-vous de la position de Nicolas Sarkozy ?
N.Sarkozy s'est exprimé à de maintes reprises contre la perspective même de l'intégration pleine et entière de la Turquie dans l'union Européenne. Je pense qu'il a instrumentalisé la question de la Turquie pour des raisons de calculs électoralistes et politiciens. C'est tout à fait regrettable parce que je considère vraiment que la question de l'intégration de la Turquie est un véritable débat. Pour ou contre, il y a de véritables arguments. Mais réduire la question de l'hypothèse de la perspective de l'entrée de la Turquie à de petits calculs électoralistes ne me semble pas tout à fait au niveau de ce que l'on attend d'un chef d'Etat. Depuis quelque temps, N.Sarkozy et quelques autres d'ailleurs, agite la Turquie comme une sorte d'épouvantail. C'est un mauvais calcul et j'aimerais que le président de la république réfléchisse à l'intérêt géostratégique et politique que peut constituer la Turquie dans l'union Européenne. Or, il s'y refuse, parce qu'il y a encore des gens dans son électorat qui résonnent encore dans la logique des chocs de civilisation, qui veulent ériger une sorte de bunker autour de l'Europe pour éviter que les musulmans débarquent dans l'union européenne par exemple. Ce n'est donc pas forcément la position de N. Sarkozy, mais de celles d'un certain nombre de personnes qui constituent son électorat. Je pense aussi à l'électorat de De Villier ou de le Pen notamment. On a d'ailleurs dit que N. Sarkozy avait asséché l'électorat de Le Pen, pas seulement sur la question Turc évidemment, mais cette question y a contribué. Malheureusement, il y en encore qu sont favorable à la thèse des croisades, à la défense de l'Occident chrétien... Ce sont des idées, que de mon point de vue nous devons combattre car la Turquie c'est aussi un moyen de trouver des contre-feux à cet hypothétique choc des civilisations que préconisent certains.
Comment définiriez-vous le régime et le gouvernement en place à Ankara ?
Le régime en place à Ankara, est pour moi, un régime de type parlementaire. Je pense que la Turquie est un pays démocratique. Alors certes, ce n'est pas une démocratie parfaite. Mais il y en a aucune dans le monde. Il y a encore beaucoup d'éléments de la vie sociale ou politique sur lesquels la Turquie doit faire des progrès. Notamment sur la liberté d'expression, qui n'est pas encore parfaite. Il y a encore malheureusement, des journalistes qui sont inquiétés par la justice pour leurs écrits, cela n'est pas acceptable. Mais dans l'ensemble la presse turque est libre et diversifié. Et tous les journalistes turcs admettent que la situation s'est considérablement améliorée. Il y aussi des élection tout à fait ouverte et une stabilité qui est un aspect essentiel d'une démocratie.
Propos recueillis par D. Perrotin à retrouver dans le journal "Politis" du 23/04
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Quand Acturevue s'infiltre dans le cortège du 1 er Mai à Paris
La fête du travail a, cette année, changé de ton. Celle-ci, à l'appel des 8 grands syndicats nationaux à l'unisson, est en effet devenue un prétexte pour continuer la pression exercée par les salariés du public et du privé sur le gouvernement.
Ils étaient entre 360 000 selon la police et 1 200 000 selon les syndicats à défiler dans les rues de l'hexagone en demandant au gouvernement de leur venir en aide au plus vite. Les revendications restent largement les mêmes que celles du 29 janvier ou du 19 mars : augmentation du pouvoir d'achat, lutte contre le chômage, lutte contre l'inflation, sécurité de l'emploi...
Pourtant, sous un beau ciel bleu à Paris, les manifestants étaient moins nombreux qu'aux deux précédents rendez-vous. Au niveau national, ils étaient 3 à 5 fois moins à défiler. Pourquoi ? Certains avancent le fait que ce week-end à rallonge a été l'occasion pour beaucoup de faire leurs valises et de partir prendre l'air; d'autres pensent que les manifestants sont las de revendiquer face à un gouvernement autiste; Roger Karoutchi pense lui que les français sont en fait satisfaits des réformes actuelles et font donc confiance au gouvernement pour leur venir en aide...Soit.
Si l'on voit les choses sous un autre angle, cette manifestation du 1er mai fût l'une des plus importantes de l'Histoire (excepté en 2002 où la mobilisation fut grande pour contrer Jean-Marie Lepen alors présent au second tour de l'élection présidentielle) au niveau de son ampleur et du nombre de manifestants. En effet, il y a eu hier 2 fois plus de cortèges au niveau national que l'année dernière par exemple (plus de 280).
Étrangement, l'UMP n'était pas dans la rue pour célébrer le travail. Francis Lalanne, candidat aux européennes sous l'étiquette de l'Alliance écologiste indépendante dans la circonscription du Sud-Est y était. Habillé tel un cow-boy avec du muguet à la main et accompagné par des membres de sa famille devant la station de Port-Royal, il voyait ce jour comme « l'occasion d'être un parmi des milliers pour défendre les valeurs liées au droit du travail et qui ont été acquises au cours de maints combats par nos pères et leurs pères jusqu'à nos jours, et qu'il faut absolument défendre pour nos enfants, pour que dans le monde de demain ils puissent connaître autant de justice que celle que nous ont léguée nos parents ». Mr Lalanne n'a pas souhaité parler des élections européennes car « aujourd'hui je ne suis pas en campagne électorale, je suis un parmi des milliers dans une grande marche citoyenne où les valeurs que nous défendons sont des valeurs unitaires et pas celles de la pensée unique, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, on défend des valeurs humanistes et pas des projets de société. Les projets de société changeront, mais les valeurs humaines dureront au-delà des projets ». Heureusement pour lui, il était loin du cortège impressionnant du Parti Socialiste rassemblé dans la rue Soufflot dans le Ve arrondissement qui lui ne cachait pas la politisation de ce rassemblement du 1er mai.
« Rassemblés ». Cela était sûrement le mot d'ordre voulu et répété par la Première Secrétaire Martine Aubry et les autres nombreux élus présents dans le cortège du PS: Martine Aubry (première secrétaire), Bertrand Delanoë (maire de Paris), Benoît Hamon (numéro 3 sur la liste pour l'Ile-De-France), Jean-Paul Huchon (président de la région IDF), Manuel Valls (maire d'Evry et lieutenant de Ségolène Royal), David Assouline (sénateur et lieutenant de Ségolène Royal), Claude Bartolone , Jean-Christophe Cambadélis, Bruno Julliard, Razzye Hammadi... et bien sûr Harlem Désir (tête de liste PS pour la région IDF aux européennes). Ils étaient tous souriants et joyeux en affichant leur unité et leur joie d'être de retour dans les manifestations. Il faut dire que cela faisait 7 années consécutives que le PS n'avait fait déplacer de délégation officielle pour un 1er mai. Mme Royal s'est elle faite remarquer par son absence dans la capitale, préférant se mobiliser aux côtés des salariés d'Heuliez à Niort dans la région du Poitou-Charentes.
Le secrétaire National chargé à l'éducation au PS, Bruno Julliard, était lui « très content et très fier de son parti qui est aussi massivement présent aujourd'hui avec beaucoup d'enthousiasme beaucoup de détermination et beaucoup de conviction ». En réaction à des sifflets lancés par le cortège des syndicats Sud et CNT-CNC lorsqu'ils ont croisé le cortège du Parti Socialiste, il dit : « je pense que l'on souffre d'un parti qui manque de crédibilité maintenant dans le mouvement social parce que ces dernières années, on n'était pas assez présent, on a eu un discours qui n'était peut-être pas assez clair de soutien au mouvement social et donc c'est normal qu'il se passe du temps avant que l'on regagne la confiance des militants, du mouvement social, des syndicats; mais je pense que l'on est sur la bonne voie ».
Le sénateur de Paris, David Assouline qui était l'organisateur et le chef d'orchestre du PS dans le cortège était, lui aussi, ravi de cette mobilisation du PS « d'abord parce que c'est une très très grande mobilisation citoyenne et des salariés. Cette unité syndicale a permis de booster cette colère des citoyens, par rapport à Nicolas Sarkozy et la façon dont il fait face à la crise, qui a donc pu s'exprimer très massivement dans la rue. Et en plus, les socialistes, tout en respectant cette unité syndicale ont pu montrer qu'ils pouvaient aussi se mobiliser très massivement, être en osmose avec ce mouvement social tout en ayant leur propre cortège et leurs propres propositions face à la crise. C'est important, le maître mot, c'est « unité », les syndicats étaient tous là, tous les partis de gauche étaient là, et tout le parti socialiste était là, tous les militants socialistes d'Ile-De-France se sont sentis concernés. Quand les socialistes sont unis, ils peuvent être plus de 10 000 dans un cortège et remplir 2 zéniths. Partout, les socialistes ont été très nombreux : ils étaient plus de 1000 à Caen, plus de 1000 à Lille... les cortèges socialistes étaient très forts ».
Quant à Claude Bartolone, il reste, lui aussi, sur ce même ton joyeux et réagit face à la manifestation : « C'est une belle manifestation, les organisations syndicales ont eu raison de vouloir faire de cette journée dans l'unité un moment supplémentaire pour faire entendre à Sarkozy et à son gouvernement que l'on n'en peut plus d'une politique économique inefficace et d'une politique sociale injuste. Le parti socialiste a bien fait d'appeler ses militants à venir dans cette manifestation, à la fois pour soutenir les organisations syndicales et faire savoir que nous, nous souhaitons pouvoir présenter au pays un projet alternatif dans la mesure ou l'on voit bien que ce n'est pas simplement en réparant le capitalisme financier que l'on empêchera que ses maux ayant pour noms « chômage » « difficultés » en ce qui concerne les services publics, « non-respect de l'environnement »... seront combattus ».
Déterminés, les socialistes semblent confiants pour la prochaine échéance électorale du 7 juin. Bruno Julliard, «sent les élections européennes plutôt bien parce que je pense que les français, les salariés, les retraités, les chômeurs, les jeunes savent que le vote utile contre la politique de Nicolas Sarkozy et pour avoir une Europe qui protège, une Europe sociale, il n'y a que le vote socialiste. Et je pense que tout l'enjeu de cette campagne, c'est d'arriver à démontrer que le réel vote utile est le vote socialiste. Après, j'espère que la campagne nous permettra de le démontrer mais je suis plutôt optimiste parce qu'on sent quand même que le Parti Socialiste est en train de renaître, de se remettre en mouvement, de reprendre des couleurs et je pense que ça se verra aussi dans les urnes lors des élections ». Ils ont jusqu'au 7 juin pour le prouver...
Claude Bartolone s'est également montré optimiste à propos des élections européennes car il pense que « si les socialistes sont capables de se mobiliser comme ils se sont mobilisés aujourd'hui (entre 10 000 et 15 000 pour le cortège seul du PS à Paris) pour un 1er mai, et bien je suis sûr qu'ils vont être extrêmement mobilisés pour cette élection européenne ». Offensif, Bartonole pense que les socialistes vont « dire aux français à la fois d'aller voter le 7 juin prochain et qu'ils vont avoir la possibilité d'utiliser leur bulletin de vote comme un rasoir à 2 lames. La première va raccourcir Sarkozy et la deuxième va nous débarrasser de Barosso car il y a un lien entre la politique économique inefficace et injuste menée en France et celle menée par la droite européenne menée à Strasbourg et Bruxelles ». Il rappelle que c'est la première fois que les socialistes et socio-démocrates européens ont autant travaillé ensemble. En effet, « avec le Manifesto, jamais nous n'avons eu de texte aussi abouti tenant compte de l'action qui a permis aux socialistes dans les années qui viennent de s'écouler (où ils n'étaient pas tous forcément d'accord sur la BCE, sur la position à avoir par rapport à Bolkenstein I et II...) de montrer qu'ils ont d'autres propositions à faire qui touchent à une autre politique pour protéger les services publics, pour avoir une cohérence sociale qui commence à se dessiner au niveau européen, pour avoir une autre approche en ce qui concerne la lutte anti-crise qui doit être beaucoup plus cohérente au niveau européen ».
David Assouline voit dans cette mobilisation ce qu'il appelle un « déclic ». Selon le sénateur PS, « si l'on est sur cet élan, sur cette vague, je pense que le déclic des socialistes s'est enclenché et aussi au niveau de leur campagne ».
Les socialistes ont été unanimement satisfaits de cette journée du 1er mai, non pas pour la mobilisation totale mais pour l'ampleur qu'avaient leurs propres cortèges qui défilaient à côté de ceux des syndicats. Ils analysent cette forte mobilisation comme étant annonciatrice d'un succès proche. Pour autant, ce n'est pas vraiment ce que révèlent les sondages récents où l'UMP arriverait largement en tête, suivi de PS puis du MoDem. Cela est sans doute en partie dû à l'éclatement de la gauche française dans un nombre important de partis satellites gravitant à la fois autour du Parti Socialiste et du Nouveau Parti Anticapitalliste (NPA).
Alors, il leur faudra encore beaucoup, pour réussir à montrer que le P.S n'est pas un simple parti éclaté qui survit dans la contestation, mais un réel contre pouvoir, capable de proposer et d'innover.
Enquête et propos recueillis par C.Merlaud le 1/05/09
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